À mes débuts dans la pratique de l’aïkido, il m’était particulièrement étrange d’effectuer une attaque de haut en bas avec la paume ouverte et le tranchant de la main aligné sur la ligne de frappe. Cette technique, appelée shomen*, est au cœur de la pratique dans toutes les écoles d’aïkido. Je me suis alors posé la question : « Quel est l’intérêt d’utiliser cette technique alors qu’on peut utiliser tsuki** ? ». Technique spécifique de l’aïkido, le shomen peut être une arme remarquable et redoutable, tout comme le tsuki en karaté-do.
Grâce aux films, nous avons vu de nombreux longs-métrages dans lesquels le contexte est la survie du samouraï, et l’utilisation du sabre comme arme principale. Comme vous pouvez le constater, le shomen n’est pas une simple imitation du sabre, mais bel et bien une technique à part entière, dont l’objectif principal est la destruction de l’adversaire en visant le crâne, la clavicule, l’épaule ou le thorax.
*Tsuki : Un coup de poing direct avec la main fermée.
**Shomen : Une frappe descendante avec la main ouverte.
De la pratique du tsuki à la rencontre du shomen
Je me souviens que ma première semaine de cours de karaté fut éprouvante pour mon corps. J’étais âgé de seulement quinze ans et, n’ayant jamais pratiqué d’activité physique, je subissais les douleurs de mon propre corps. Je répétais ainsi des centaines de fois tsuki, mae geri, gedan barai. Pour dire qu’en dix heures de cours de karaté, je ne faisais que répéter ces techniques en copiant mon maître, sans en comprendre le sens profond. Je les répétais en aller-retour, sur des cibles, sur mes partenaires. Et je me rends compte, de plus en plus, que forger son corps à la pratique par la répétition des mouvements est un passage inévitable sur la voie de la maîtrise, même si cela est fait consciencieusement.
Je ne compte plus le nombre de shomen que j’ai pu exécuter, mais à chaque fois, je le trouve imparfait. Que ce soit dans la position de mes mains ou dans les mouvements de mon corps qui le précèdent, jamais je n’en fus satisfait. Parfois trop relâché, parfois trop tendu, c’est tout un équilibre qu’il faut apprendre, dans le seul but de créer l’effet escompté. Et c’est aussi dans cette difficulté à parfaire une technique que naît sa beauté. C’est ainsi que je perçois la grandeur d’un geste simple, sublimé par la maîtrise du pratiquant. Et bien que beaucoup d’entre nous travaillent sans relâche, j’ai néanmoins ressenti, à quelques occasions seulement, cette sensation lors de rencontres avec des pratiquants, parfois hors de l’aïkido.
Forger le shomen de l’aïkido comme le tsuki du karaté-do
Mon professeur de karaté, Nicolas Lorber, m’avait proposé de participer à un stage de karaté dirigé par un grand maître alors que j’étais ceinture jaune. Ce fut ma première rencontre avec Jean-Pierre Lavorato, dans un petit dojo de Bruges, qu’il allait animer avec le karaté qu’il avait reçu de Taiji Kasé. À peine avions-nous commencé le salut que maître Lavorato s’était positionné au centre de la pièce, prêt à entamer ses mouvements. Soudain, avec un cri de tonnerre, son poing frappa le vide comme s’il se trouvait face à un adversaire, et ses yeux avaient la concentration farouche d’un tigre. À ce moment-là, j’étais tellement surpris que je faillis tomber en arrière ; je me demandais ce qui se passait et ce que je ressentais au fond de moi. Était-ce de la peur ?
Lors d’un autre stage, j’étais toujours dans l’étude du karaté mais j’avais progressé, devenant ceinture bleue. J’ai alors rencontré un professeur d’aïkido du nom de Tanguy Le Vourc’h, avec qui nous avons travaillé, bien évidemment, les principes du Kishinkaï appliqués à des frappes. Il m’avait choisi pour démontrer une technique sur laquelle nous pratiquions le shomen. Tanguy se plaça face à moi, aussi fin qu’une feuille de papier, les jambes souples, genoux fléchis, hanches détendues. Soudain, sa main monta et descendit comme un éclair frappant un rocher. En moi, je ressentis une tension semblable à celle éprouvée avec maître Lavorato, et comme à ce moment-là, je crois avoir ressenti la peur. Le tranchant de la main de Tanguy était, dans son esprit, une lame ; son but était de me trancher et le mien, de me préserver.
Shoshin
C’est par ces expériences que l’on prend conscience de l’immensité du travail qui reste à accomplir en tant qu’artiste martial. Je pense qu’autour de vous, vous pouvez trouver des personnes capables de vous démontrer la valeur des techniques qu’ils ont reçues de leurs maîtres. Plus important encore que les techniques elles-mêmes, ce sont les pratiquants qui permettent de faire émerger la beauté de chaque geste. Je crois notamment qu’il est essentiel de répéter un nombre incalculable de tsuki, shomen, mae geri*, etc., afin d’atteindre, ne serait-ce qu’en partie, une certaine profondeur.
Aujourd’hui, en créant ce site internet, je me rends compte encore davantage, grâce à mes recherches sur d’autres enseignants de tous styles d’arts martiaux, que leur maîtrise actuelle est le fruit d’un long travail acharné mêlant répétition, questionnement et recherche personnelle.
*Mae geri : Un coup de pied frontal projeté en avant.