Au-delà du texte, faire vivre une scène, une réalité.
Récemment, un de mes acteurs favoris, Tatsuya Nakadai est décédé. Cet acteur qui a laissé un héritage dans le monde du cinéma, dans lequel son visage et son jeu à la fois intense et tranchant ont permis des créations d’œuvres intemporelles, telles que Hara-kiri, le Sabre du mal ou encore Ran. Conseillé par des amis, Hara-kiri était ma première expérience de film samouraï en noir et blanc. Au départ, j’avais un avis plutôt négatif sur ce genre de film, ennuyeux, démodés, ou même archaïque. On les montrait en salle de classe, en cours d’histoire ou encore dans les musées. En plus de mes opinions personnels, le synopsis du film parlait d’une époque ancienne dans lequel un samouraï avait perdu son rang, sa famille, rien de plus anodin qu’une histoire de vie féodale. Mais au bout du compte, ce film m’a bien plus intrigué que je ne le pensais. Ce qui me percuta fut la présence de Tatsuya Nakadai dans le jeu du rōnin au nom de Hanshirō Tsugumo. Lorsqu’il marchait à travers les couloirs du manoir, ses pas et son regard, sa posture et son aura se reflétaient à travers l’écran. Tout cela attirait mon attention, et cette attention s’est soudainement transformée en quelque chose de vivant, comme si la grande vague d’Hokusai prenait vie. Pour la première fois de ma vie, à 19 ans, j’avais eu la sensation de percevoir la beauté d’une œuvre.
Évidemment, nous avons tous eu des cours d’arts plastiques, des études sur les grandes œuvres, que ce soit en histoire ou en littérature, mais cela ne m’avait jamais fasciné. La plupart des œuvres sont bien traitées par les professeurs, mais je pense surtout que notre génération n’a pas assez de recul pour percevoir l’héritage qui a été donné par ces grands artistes. Les grands auteurs de littérature, de peinture, de musique, tout cela, nous l’avons balayé dès la sortie de classe. Nous étudions sans réellement percevoir l’esthétique et l’essence de l’œuvre, donc forcément, nous étudions seulement la surface telle les influenceurs d’Instagram, sans profondeur d’ingéniosité. Si cela vous parle, c’est que vous avez sûrement perçu la beauté d’une œuvre, celle d’être pris par son cœur et par son âme, à tel point de sentir les frissons comme je l’ai ressenti en regardant Hara-kiri. Je me demandais comment des acteurs tels que Tatsuya Nakadai, Toshiro Mifune ou Marlon Brando avaient atteint un haut niveau d’acteur à la fois sensationnel et époustouflant.
Dans la pratique de l’aïkido, il y a cette sensation de faire émerger le guerrier qui est en nous. Dès le début, un pratiquant portera obligatoirement un keikogi et un hakama, utilisant parfois un sabre, un bâton ou une dague, en bois. De l’extérieur, on se croirait presque dans une mise en scène de samouraï, des adultes qui sont habillés en drap blanc, comme les cosplayers de nos jours, faisant frapper leurs armes de bois entre eux. Ceci est devenu un loisir parmi tant d’autres. Mais pour moi, cela est très différent. Cette pratique exige une conscience plus approfondie, que ce soit dans son corps que dans son esprit. Ainsi la voie de l’harmonie est aussi une recherche à se connaître. Je pense sincèrement qu’il ne s’agit pas d’une question d’énergie. Le fait de cacher les choses qu’on ne peut comprendre par le terme lexical de l’énergie, nous amène dans l’abstraction sans approcher l’essentiel. Je pense qu’un pratiquant devient meilleur dû à l’entraînement de plusieurs aspects tels que la volonté, la rage et le sang-froid, permettant de faire émerger cette sensation à la fois puissante et pesante sur l’adversaire.
Au début de mes entraînements que ce soit au karaté ou en aïkido, mes objectifs étaient d’une clarté absolue, obtenir mon premier dan, la ceinture noire. Ce qui est très superficiel, je vous avoue mais pour un jeune homme de 15 ans, c’était comme un rêve. Cela m’avait permis d’acquérir tout le catalogue technique ainsi que leur exécution. Après l’obtention de mon grade, mon objectif était devenu flou. Je ne voyais plus l’intérêt de pratiquer, car si cela s’arrête au nombre de techniques qu’on apprend, alors cela devient juste un concentré de connaissances comme si un acteur devait apprendre d’innombrables scripts. Mais après avoir vu la beauté de Tatsuya Nakadai dans son jeu d’acteur, cela me fait comprendre qu’on peut aller au-delà de cette superficialité, pour atteindre l’excellence, il ne suffit pas d’apprendre un texte.
In fine, lors de mes débuts, ce qu’il y avait de la valeur à mes yeux, la ceinture noire, est devenu avec le temps un accessoire dans ma tenue de pratiquant. C’est en passant cette difficulté qu’on découvre la véritable raison d’un art martial, qu’un simple sabre en bois dans les mains de mon adversaire devient comme un vrai katana dans mon esprit, et mon corps, une arme de guerre. Il faut s’entraîner comme si ma vie en dépendait, comme pour un acteur afin que ce moment soit véridique. C’est dans ces instants que l’art prend forme et que le sens, que l’art prend vie et que ma pratique martiale devient réel, comme Hanshirō Tsugumo absorbé dans ses pensés, à la fois glacial et pesante, se transcende en moi.